[INTERVIEW] Forvis Mazars - Julie Laulusa

Les entreprises françaises apportent un expertise approfondie dans l'Intelligence Artificielle
Quelle est aujourd’hui la principale valeur ajoutée des entreprises françaises dans le développement de l’intelligence artificielle en Chine ?
Les entreprises françaises apportent une expertise approfondie dans l’intelligence artificielle appliquée à l’industrie, à la cybersécurité et aux secteurs réglementés tels que l’aéronautique, l’automobile, l’énergie ou encore la santé — des domaines où l’excellence en ingénierie et la rigueur réglementaire européennes constituent de véritables atouts.
Leur maîtrise des solutions de maintenance prédictive, d’intelligence artificielle explicable et d’algorithmes à haute efficacité énergétique répond à une demande croissante en Chine pour des technologies à la fois précises et dignes de confiance.
Dans certaines zones pilotes, comme Zhangjiang à Shanghai, les autorités locales promeuvent explicitement une IA éthique et transparente, en phase avec les normes européennes.
Ce positionnement technique et éthique rend les entreprises françaises des partenaires crédibles pour accompagner la Chine dans son ambition de déploiement durable et à forte valeur ajoutée de l’intelligence artificielle.
Forvis Mazars accompagne de nombreuses entreprises à l’international. Quels sont les principaux défis que rencontrent les acteurs français de l’IA en Chine, notamment sur les plans réglementaire ou concurrentiel ?
Les entreprises françaises doivent composer avec un cadre juridique chinois particulièrement exigeant en matière de données, notamment la loi sur la protection des informations personnelles (PIPL), la loi sur la sécurité des données (DSL) et la loi sur la cybersécurité (CSL). Ces textes imposent la localisation des données sensibles, la réalisation d’évaluations de sécurité supervisée par l’Administration du cyberespace de Chine (CAC), ainsi que le recueil du consentement individuel — y compris un consentement spécifique pour les transferts transfrontaliers. Le non-respect de ces obligations peut entraîner des sanctions allant jusqu’à 50 millions de RMB ou 5 % du chiffre d’affaires annuel, des impacts sur la notation sociale ou même une mise sur liste noire.
Par ailleurs, les géants chinois comme Alibaba Cloud, Tencent ou iFLYTEK dominent le marché avec des volumes de données massifs, un soutien étatique actif et des cycles d’innovation extrêmement rapides.
Pour réussir, les entreprises françaises doivent adapter leurs modèles localement tout en assurant une gouvernance conforme au niveau groupe, avec une infrastructure de conformité robuste et une stratégie de localisation claire.
Face à des champions nationaux tels que Tencent ou Huawei, comment les entreprises françaises peuvent-elles tirer leur épingle du jeu sur le marché chinois de l’IA ?
Les entreprises françaises peuvent se différencier sur le marché chinois de l’IA par leur spécialisation sectorielle, leurs standards éthiques élevés et leur capacité à gérer des projets transfrontaliers complexes. Une concurrence directe avec les champions nationaux sur les segments grand public n’est ni viable ni stratégique.
Elles parviennent en revanche à s’imposer dans des secteurs à forte valeur ajoutée, caractérisés par un haut niveau d’exigence technique, une analyse approfondie des données et un strict respect des cadres réglementaires — tels que la modélisation des risques financiers ou le suivi de la performance ESG. Dans des zones industrielles comme Suzhou ou Chongqing, plusieurs acteurs français sont déjà engagés dans des projets d’audits énergétiques automatisés ou sur des initiatives de décarbonation faisant appel à l’IA.
Leur valeur ajoutée se manifeste également dans la gouvernance de l’IA, à travers le développement d’algorithmes transparents, traçables et auditables, conformes aux exigences à la fois chinoises et européennes. Le succès repose sur la capacité à proposer des technologies différenciantes, fiables et alignées avec les priorités locales comme avec l’évolution du cadre réglementaire.
Alors que l’ambition de Pékin de devenir leader mondial de l’intelligence artificielle d’ici 5 ans, comment évoluent les partenariats technologiques entre la France et la Chine ?
Depuis le lancement du « Plan de développement de la nouvelle génération d’IA » par la Chine en 2017, visant une position de leadership mondial à l’horizon 2030, la coopération franco-chinoise s’est progressivement déplacée de la recherche vers des projets stratégiques. Des laboratoires conjoints (CNRS–Tsinghua) et des coopérations via le Conseil d’affaires sino-français(créé en 2018) se sont multipliés.
Dans le secteur privé, des joint-ventures ont vu le jour dans l’industrie intelligente ou la finance numérique — par exemple, autour de l’utilisation du machine learning pour évaluer les risques dans les chaînes d’approvisionnement, notamment dans le cadre des zones pilotes du marché carbone chinois.
Les entreprises françaises travaillent avec des SOE chinoises et collectivités locales sur des infrastructures IA alignées ESG, valorisant l’expertise française en IA responsable.
Le partage de données reste un défi, mais les partenariats basés sur la confiance progressent dans des secteurs clés comme le climat, la santé ou la mobilité.
En matière de gouvernance des données, un enjeu crucial pour l’IA, quelles sont les attentes des autorités chinoises vis-à-vis des entreprises étrangères ?
Le cadre de gouvernance des données en Chine s’est fortement structuré depuis 2021. La PIPL et la loi sur la sécurité des données imposent le stockage local, des revues de sécurité CAC et la traçabilité algorithmique.
Les « Mesures provisoires pour la gestion des services d’IA générative »de 2023 rendent les fournisseurs responsables de la conformité des données et du contenu généré par les utilisateurs.
En parallèle, les travaux de normalisation en IA — pilotés par le comité technique national de normalisation (TC260) — visent la transparence des modèles, la prévention des biais algorithmiques et la traçabilité des décisions.
Les entreprises étrangères doivent aller au-delà de la conformité et s’engager activement dans la souveraineté numérique chinoise, en codéveloppant des cadres de gouvernance avec leurs partenaires locaux et en intégrant les contraintes juridiques à chaque étape du cycle de l’IA.
Quelles perspectives voyez-vous pour les entreprises françaises dans l’IA en Chine à l’horizon 2030 ?
D’ici 2030, les entreprises françaises auront des opportunités significatives dans les applications verticales de l’IA — en particulier dans la comptabilité carbone, la gestion urbaine via les jumeaux numériques, ou l’IA industrielle au service d’une « réindustrialisation intelligente ».
Le 14e Plan quinquennal chinois et la Stratégie « Chine numérique » (2023–2025) appellent à une intégration en profondeur de l’IA dans les secteurs traditionnels et à la création d’écosystèmes d’innovation transfrontaliers. Les savoir-faire français en IA appliquée à l’ingénierie, aux infrastructures durables ou à la conformité réglementaire s’inscrivent pleinement dans ces orientations.
Par ailleurs, à mesure que la Chine renforce ses exigences en matière d’éthique algorithmique et de sécurité — comme le montrent les règlements sur les services de recommandation algorithmique (2022) — les entreprises françaises, déjà rompues aux standards européens, disposent d’un avantage comparatif évident.
Leur rôle en Chine ne sera pas celui de « disrupteurs », mais d’accélérateurs d’une IA de confiance, performante et responsable — des valeurs qui gagneront en importance au fil de l’industrialisation de l’IA dans le pays.
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